CRITIQUE 評論

L'AGE D'OR - CHINE 2013
de Chan Koonchung (Chen Guanzhong 陈冠中)
盛世 – 中国-2013 / Shengshi – Zhong Guo 2013

eidegger, Voltaire, Huxley, Chan Koonchung, de siècle en siècle le meilleur des mondes possibles s’incarne d’une plume à l’autre.

Mais quand la dystopie d’Aldous Huxley nous projetait , dans un futur improbable, même si ses prémices nous effrayent encore (eugénisme, programmation de l’humain), Chan nous pose lui en plein présent, ici et maintenant, au moins pour autant qu’ici veuille dire la Chine.

2013, c’est la date rapprochée de cette fiction, écrite en 2009. Si les péripéties romanesques appartiennent au roman, la trame est une simple lecture informée et lucide de la réalité. La Chine qu’il décrit est celle d’aujourd’hui.

Le narrateur principal, Chen (Lao Chen ou Vieux Chen, comme il est coutume d’appeler un senior en Chine) est heureux de sa vie à Pékin et de la prospérité nouvelle chinoise, entrée dans son nouvel Age d’Or, une phase de prospérité qui replace la Chine au centre du monde. La satisfaction qui en résulte dans le pays entier touche toute la population et n’oublie pas Chen lui-même, Taiwanais ré acclimaté à la Chine. Les résidents étrangers qu’il rencontre partagent d’ailleurs touts son avis, le bonheur est universel. Qui pourrait s’en plaindre ?

Il faut pourtant qu’un même jour, Chen fasse deux mauvaises rencontres, deux amis perdus de vue qui échappent à cette satisfaction unanime. Il aurait vite relégué ces rencontres aux oubliettes s’il n’était célibataire et, la malchance s’acharnant, il ne ressentait un retour de flamme malencontreux pour l’une de ces personnes, Xiao Li. Ces deux rescapés du bonheur partagent un même ressenti inexpliqué, la transformation de tous les gens qu’ils connaissent, devenus satisfait d’une douce euphorie, permanente. Fang Caodi, l’homme, est en plus à la recherche d’un mois disparu, un premier mois du calendrier lunaire dont personne ne se souvient, précisément celui ou le chaos et la répression ont séparé le plus haut de la crise économique mondiale de l’annonce et l’avènement du Nouvel Age d’Or de la Prospérité Chinoise.

La langue n’est pas le point culminant de ce roman. L’auteur ne cherche pas à faire œuvre de styliste et s’il site un poète chinois (Ma Zhiyuan), il n’en adopte pas les élans. Pourtant, toute la forme est au service du fond, jusqu’à reprendre la lourdeur des discours officiels, quand le dénouement est en jeu, dans l’interrogatoire et le long monologue d’un des Dirigeants du Parti et de la Nation. Kidnappé pour être interrogé, celui-ci déroule et justifie avec un pragmatisme pontifiant ce qui c’est passé lors de ce mois oublié et qui explique tous, jusqu’à l’euphorie collective, à l’exception de l’amnésie collective, que rien n’explique si ce n’est la préférence des hommes pour un paradis en trompe l’œil plutôt qu’un bon enfer.

Le dirigeant kidnappé, He Dongsheng, va plus loin, expliquant le sens de la politique du gouvernement qui a mené à la prééminence retrouvée de la Chine du 21ème siècle sur tout l’Asie du Sud et de l’Est, en une sorte de doctrine Monroe Chinoise tandis que les Etats-Unis se retrouvaient cantonnés en Amérique. Ce discours prend le ton et le style de l’exercice préféré de toutes les classes dirigeantes de ce pays, celui de l’éducation des masses, mêmes réduites pour He Dongsheng aux quelques personnes qui l’on kidnappé.

Que dire si ce n’est que dans ce livre et dans ce discours aussi, il se trouve 99% de vérité.

Manquent à l’appel seulement les doses homéopathiques d’ecstasy, mêlées à l’eau bue par ce milliards quatre cent millions d’habitants, moins les dirigeants dans leur citée privative de Dongnanhai à Pékin.

En 2011, chaque mois voit se réaliser un peu plus la grande prédiction que le regard expert de Chan Koonchung déchiffre : avancée vers le statut de puissance mondiale, satisfaction d’une très large majorité face à la promesse réalisée d’une prospérité croissante, adhésion implicite au marché proposé par les autorités (prospérité individuelle et satisfaction nationaliste contre liberté inaboutie). Il n’est pas jusqu’au chiffrage de ce marché qui ne soit proposé : 90% de liberté, 10% de dictature.

A la fin de la nuit, le dignitaire kidnappé sera libéré et la censure de ce livre, évoquée comme ficelle éditoriale sur la couverture de la version anglaise, n’est pas bien sérieuse. Le livre est importé et distribué sous le couvert, l’auteur vit à Pékin mais n’est pas inquiété, même l’accès à son blog sur le plus grand site chinois (sina.com) n’est pas bloqué depuis la Chine. C’est dire si le tableau dépeint est au bout du compte, proche de ce que les dirigeants chinois sont prêts à assumer.

Le Meilleur des mondes possibles, ils en sont tellement convaincus.

 

Tang Loaëc

 

L'AUTEUR

Chan Koochung 陈冠中
Chan Koonchung (ou Chen Guanzhong en prononciation standard pékinoise -)est un chinois Hongkongais, mais né a Shanghai et vivant aux dernières nouvelles a Pekin.

Ancien éditeur de revue (fondateur du 'City Magazine - Haowai 號外 – à Hongkong, considéré comme bien introduit dans les milieux influents pékinois, Chan n'est habituellement assimilé a aucune dissidence chinoise, mais apparaît plutôt comme un 'insider', autant qu'un hongkongais peut l'être en Chine continentale. Cela rend sa lecture grinçante de la 'société harmonieuse' chinoise d'autant plus intéressante.

 

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