POINT DE VUE SUR L'ECRITURE 觀點

 

L'INFLUENCE DE LA PEINTURE CHINOISE DANS LES POEMES A VOIR DE JEAN TARDIEU

lus qu’on ne le pense la peinture du peintre poète et calligraphe Wang Wei a considérablement influencé la poésie de Jean Tardieu.

On disait de Wang Wei (IXe siècle) qu'il y avait de la peinture dans sa poésie et de la poésie dans sa peinture. Ce lien du passé au présent dans le choix de poèmes et d'écrits pourrait être, par le temps, le fil à suivre pour rassembler des auteurs, si divers soit-ils, par leur expérience. Sa représentation des paysages à l'encre et atteint le niveau suprême de l'association de la peinture à la poésie. On note d’ailleurs que le père de Jean Tardieu, Victor Tardieu qui était un peintre postimpressionniste, a fondé l’école des beaux-arts d’Indochine à Hanoi. C’est pourquoi lorsqu’on parle des tableaux de Tardieu, le style postimpressionniste de son œuvre est le théâtre de situations dramatiques dans lesquelles il y a lieu de repérer les rythmes, les couleurs, les coups de plume, les lignes.

On comprend mieux qu’il met en scène le déséquilibre entre le personnage et la personne qui crée. Et Tardieu dans le recueil Figures argue lui-même : « La critique poétique naît de la tension entre le Moi et le Non-Moi, l’écrivain doit prendre à son compte tout ce qui existe comme s’il en était lui-même le créateur… ». Sa tentative de la transposition de Wang Wei remonte à 1929, date de son service militaire en Indochine, à un moment d’équilibre précaire de la vie, il met en scène la peinture de la décadence et de la résistance à l’ineffable.

La poésie de Tardieu par exemple obéit à un ordre rimique et à une mise en page moderne mais quelques uns des manuscrits de ses œuvres montrent comment le texte se présente en longues lignes rythmées par des lettrines de couleur et des lettres ornées qui marquent le début des pièces, avec des annotations musicales qui tendent à s’estomper lentement aujourd’hui.

Dans l’avant-propos de ses Poèmes à voir, Tardieu dit : « J’envie les caractères idéographiques de la Chine et du Japon, qui peuvent allier la beauté plastique du coup de pinceau au sens et au son qui s’en dégagent. Ainsi un coup de gong répand ses ondes qui vont au loin s’élargissant ». Tardieu tire de la peinture chinoise Wang Wei, une ouverture sur l’esprit poétique et une inspiration plus centrée sur le détail. Il écrit toujours quelques vers ou quelques caractères sur le tableau, pour associer poésie, calligraphie et peinture en une seule œuvre d'art, ce qui ne fait que renforcer la sensation esthétique comme dans l’estampe « Deux poèmes » de Wang Wei.

Tardieu, passionné de peinture chinoise, use de l'idéogramme comme figure dans sa poésie. La distorsion des strophes et des vers, témoignant d'une volonté de rupture certaine. Ses poèmes figuratifs ne sont point des calligrammes, certes ils sont parfois aussi peu lisibles qu'ils sont visibles. Un caractère énigmatique auréole le poème, surtout chez ce poète où il s'accompagne d'une déstructuration de la syntaxe qui peut aller jusqu'à une déstructuration complète du sens.

Pourtant, il y a une présentation de quelques aspects de l'imaginaire de la page, vue tour à tour comme un mur, une table, une fenêtre, une surface, un cadre, une scène dans les poèmes à voir, de Tardieu, « tout se passe comme si Wang Wei, réincarné par une rencontre imaginaire, ne cessait de vivre à travers toutes les aventures poétiques de Tardieu ».  Comme dans la peinture chinoise, pour obtenir la vitalité de l’image, Tardieu établit une mise à distance avec la réalité. Tardieu a placé à côté de chaque poème à voir, un poème en lettres d’imprimerie et un poème écrit à la main.

L’écriture est chez lui, liée aux différentes mains qui ont pu tracer les mêmes lettres, écrire les mêmes mots que lui mais il veut inventer en montrant un autre style ou un tracé personnel des lettres. Pour ce faire, les divers formats utilisés dans les poèmes à voir, correspondent à des types de représentation spécifiques alliant des exigences techniques qui se rapproche de la calligraphie, du style et de la peinture chinoise : le ‘’shu’’ (style lâche et large cache un désir de rendre la vision synthétique et allusive, elle est destinée à la valorisation d’une forme de maladresse des lettres) et le ‘’mi ‘’, (un style précis, serré qui se confond plus souvent avec une véritable revendication de la raideur et vise parfois la présentation d’un paysage).

Le goût de l’aventure mène Jean Tardieu vers tous les milieux artistiques de son temps mais il ne veut se soumettre à aucune doctrine. C’est un poète féru de peinture, amis des artistes les plus en vue de l’époque, curieux des styles traditionnels picturaux et des mouvements avant-gardistes qui se manifestent dans les arts plastiques. D’une part, il en subit l’influence, et de l’autre, il joue lui-même un rôle décisif dans cette explosion des formes et des langages. Tardieu comprend de manière très poétique et explique, mieux que personne, la peinture moderne ( Jean Bazaine, Jean Cortot, Pierre Alechinsky…) dans Miroir ébloui. Il est lui-même dans son domaine, un novateur averti des théories les plus avancées de ses pairs, et sa poésie peut à son tour inspirer des amis peintres et écrivains.

On verra alors dans Poèmes à voir que l’utilisation des formes géométriques sphères, cubes contribuant à donner une image analytique, une vision éclatée par la décomposition de ses formes élémentaires. L’approche de la représentation simultanée chez Tardieu consiste à abandonner le point de vue unique de celui qui peint et de celui qui regarde et à multiplier les angles de vision qui démultiplient la perspective. D’où ces vides doubles ou triples synthétisant les profils juxtaposés d’un modèle.

La tentation est forte de vouloir retrouver dans les poèmes à voir de Tardieu une vision éclatée des structures du poème comme dans certains calligrammes. Faute de pouvoir analyser avec précision la construction, on est amené parfois à qualifier de ‘’poésie cubo-futuriste’’ la poésie de Tardieu. Il est vrai que le poète multiplie lui aussi les émotions et les points de vue les plus divers et que son poème est fait de morcellements et de fragments juxtaposés. Il reste que des convergences de sensibilité et d’imagination avec des styles picturaux sont patentes. « Les textes de Tardieu compose à partir d’œuvres picturales prennent la place des tableaux eux-mêmes pour pénétrer dans son musée personnel. L’image se fait mot. A nous de pénétrer à l’intérieur de ce musée, d’en admirer les collections et d’écouter les images ».

De plus, l’influence du peintre Marinetti, instigateur du futurisme qui vante les aspects le plus modernes de la vie : usine, machines, automobiles dont l’art doit restituer la dynamique. Pour ce faire, les futuristes préconisent une écriture sans ponctuation, sans marques de liaison, faite de verbes à l’infinitif évitant les adverbes et les adjectifs, dans une syntaxe volontairement brisée. On retrouve cet aspect éclaté des mots, parfois une absence de ligaments syntaxiques mais surtout une fragmentation des vers de façon cubique chez Tardieu.

Tradition et Modernité sont deux moment inséparables de sa vie artistique, la libre ponctuation, les ruptures abrupte selon quelques caractéristiques (calibre des lettres, alignement parallèle, verticale ou oblique des mots…) de ses poèmes à voir doivent moins à la calligraphie chinoise, à l’impressionnisme, au cubisme, au futurisme qu’à un gout de Tardieu pour la fluidité du vers. « Le plaisir qu’éprouve Tardieu à déplacer les lieux afin d’échapper à l’insularité d’une existence et d’une mission définies totalement se ressent dans toute son œuvre ».

On ne peut proposer une lecture monodirectionnelle des poèmes à voir de Jean Tardieu puisqu’il nous mène lui-même, dans tous les sens. La construction du sens, le plaisir de la découverte poétique nous conduit vers la manuscripture, l’écriture vraie non pas typographiée, la main qui écrit, hésitante, déterminée… On peut, à cet effet, voir comment s'élabore la progression horizontale, verticale du vers. On est proche du déchiffrement des figures, de la langue de nos ancêtres.

« La métaphore se met alors en mouvement, elle est enrichie et se transforme. Toutes les déterminations que Tardieu choisit pour ses textes sont mouvantes. Il ne se rapproche pas des peintres par une simple constatation, quasi définitive, mais à travers une chaîne de constatations ». On distingue que le style de Tardieu est plus libre procédant d’un rapport plus distancié et abstrait avec la réalité, il est à la fois hermétique et ouvert . Ainsi, on peut dire, après constatations, que la poésie de Tardieu est plurielle comme l’est toutes les techniques picturales chinoises qui la traversent.

 

Marina Ondo

Notes :
Byung-Wook Kim, Vide et création poétique chez Jean Tardieu, Essai d’une lecture de l’imaginaire du vide, Paris : presses universitaires du septentrion, 1999 , p. 63-64.
François Cheng, L’écriture poétique chinoise, Paris, Seuil, 1977.
Jean Tardieu, Poèmes à voir, Paris, Gallimard, 1990.
Jean Tardieu, Figures, Paris, Gallimard (coll. Blanche), 1944.
Jean Tardieu, Miroir ébloui, "poèmes traduits des arts", Paris, Gallimard, 1993.
La revue mensuelle, Europe, Jean Tardieu, août-septembre 1986, n°688/689 page.138 ; page 139 et page 140.

L'AUTEUR

Marina Ondo
.Marina Ondo est née à Yaoundé, au Cameroun. Elle a effectué des études de Langue et littérature françaises à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Elle a obtenu en 2009 son titre de docteur avec une thèse portant sur « La peinture dans la poésie du XXème siècle (Guillaume Apollinaire, Paul Eluard, Francis Ponge, Jean Tardieu) » et travaille actuellement sur une esthétique de conciliation entre la poésie et la peinture.

 


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