INEDITS 著作 
JOLI PETIT CANARD (1)
de Fabienne Trunyo
l est encore tôt ce samedi matin. Tu es là, près de moi, assis sur un vélo, pédalant à belle allure. Cuisses moulées de lycra noir, des mollets longs et lisses, un tee-shirt jaune sans manches découvre largement tes épaules. Mon regard remonte le long de ta nuque jusqu’aux premiers cheveux, noirs et raides, puis coule sur ta joue jusqu’à l’amande brune de tes yeux. L’air absent, lèvres ouvertes sur ton souffle bref, à quoi penses-tu dans cette salle de sport d’une résidence de luxe pour expatriés ?
L’homme fait son entrée. Regards complices échangés, rapidement, sourires à peine esquissés. Passe sur le voile de vos yeux, une ombre lascive, souvenir de la nuit passée. L’aimes-tu déjà ? Te plait-il cet homme qui, lors de ses voyages d’affaires à Shanghai, rémunère tes charmes. ?
Joli petit Canard… Ton métier, ton travers… Est-ce un choix, guidé par le goût de la luxure ou celui de l’argent ? Exploites-tu simplement un penchant naturel ? Les maladies d’amour mortelles font rage en Chine. Bel oiseau exotique, perdu dans la tourmente d’une vie que tu veux facile, prends garde à toi !
Tes semblables, les petites Poulettes (2), en combinaison courte, s’affichent sans crainte et sans complexe dans les salons de coiffure démasqués d’une rue de Gubei. Le marché du sexe hétéro ne se cache plus à Shanghai, il dégouline. Mais ton marché à toi, celui du sexe homo reste intime et élitiste, encore marqué peut-être par la poésie des histoires d’amour des empereurs et de leur mignon.
Seras-tu le favori de cet homme mûr qui, dans le secret de ses voyages, renoue avec ses aspirations naturelles, l’amour de "la fleur du jardin de derrière" ? Couperait-il, comme Liu Xin (3) pour ne pas réveiller son jeune amant, la manche de l’habit sur laquelle tu te serais endormi ? Ses honneurs se limitent sans doute au shopping de luxe qu’il fait en ta compagnie, aux bars branchés où te mènent ses pas, à ces salles de gym, où ensemble vous soignez vos corps.
Cet homme a pris femme, des enfants leur sont nés. Le premier devoir confucéen de l’homme, est de perpétuer le sang au travers du culte des ancêtres. Mais l’aime-t-il, cette femelle qui partage son quotidien?
L’amant s’approche de toi, pose sur ta main la sienne, pression légère, discrète, puis s’assoit sur le vélo voisin. De concert vous pédalez, supportant l’un et l’autre la proximité qui vous sépare jusqu’à la nuit prochaine. Le désir, presque tactile, qui sourd de vos peaux mates électrise l’air. Pour tromper l’attente et tenir jusqu’au soir, il y a les salles de cinéma. Dans l’obscurité relative et le confort d’un fauteuil, l’esprit engagé dans l’intrigue d’un polar Hong-kongais bien mené, vos mains se trouveront.
Tes yeux d’ébène glissent sur moi avec une belle indifférence et me laissent penser que ton cœur est irrémédiablement perdu pour la gente féminine. Mais ta beauté et ta jeunesse le sont-elles ? Acceptes-tu aussi les billets sortis d’un sac de soie, tendus par une main de femme ?
Le repas du soir en compagnie des partenaires de la société qui l’emploie semblera long à l’amant. Il t’imaginera, patient et alangui dans le lit immense. Tu l’attendras, docile, relié au monde extérieur par la seule onde de ton téléphone mobile. D’autres clients te cherchent, mais ce week-end, tu es indisponible n’est-ce pas ?
Cette nuit encore, il caressera le velours de ta peau, pénètrera l’intimité de ton corps. Aimeras-tu le plaisir qu’il te donne ? L’aimeras-tu ce plaisir, autant que les cadeaux d’argent et de frivolités masculines qu’il t’offre à chacun de ses passages, tels la pêche partagée de Mi Zixia (4)…
Notes :
1) Canard : 鸭子(yāzi) est le terme utilisé pour parler du prostitué masculin en regard du terme 妓女(jì nǚ) employé pour une prostituée.
2) Poulettes. Car dans 妓女(jì nǚ), prostituée, le caractère 妓(jì) est homophone de 鸡(jī) signifiant poulet ou poule.
3) Liu Xin (刘欣), nom posthume 哀帝(Ai Di) : Empereur de la dynastie des Han occidentaux ayant régné de l’an -6 l’an -1. Lors d’une sieste, Dong Xian (董贤) l’amant de l’empereur s’était endormi sur l’impériale robe. Pour pouvoir se lever sans réveiller son mignon, Liu Xin coupa la manche de son vêtement.
4) Mi Zixia (弥子瑕) : favori du Duc de Wei, goûta une pêche qu’il trouva délicieuse et en preuve de son amour la donna à son amant.
Le cheng yu (proverbe en 4 caractères) 余桃断袖 (yú táo duànxiù = partager la pêche, couper la manche) issu de ces deux anecdotes historiques est utilisé en littérature pour désigner l’homosexualité masculine.