INEDITS 著作

LE PEINTRE ET SON MODELE
Nouvelle tirée du recueil Femmes françaises, amants chinois, de Tang Yi-Long

l a dressé la tige de son pinceau, droit comme un bambou au dessus du papier, et j’ai cru sentir la pointe de poils darder sur mon ventre. Puis, sa main est descendue sans tremblement, pour faire naître mon nombril sur une feuille de papier blanc. La fine langue de peinture s’est incurvée en tracé noir, sur quelques millimètres, puis par contagion a imbibé le papier poreux en une forme ombragée, gorgée d’eau et d’encre diluée, esquissant le lit d’un ruisseau qui coulerait de mon ventre vers le triangle unissant mes jambes.

Il a peint tant de tableaux, été encensé par tant de plumitifs pour ses œuvres exposées dans les académies chinoises où il a prodigué son enseignement, que je ne pouvais plus imaginer le rencontrer autrement qu’ainsi, en plongée profonde dans son art.

Je l’ai presque supplié de me peindre nue, pour voir mes formes prendre vie sur papier blanc, sortir des vides délimités par les pleins de son sang d’encre. Je le lui ai demandé en affectant toutes les formes de l’humilité à la chinoise mais il n’a jamais été dupe, il a toujours su que c’était un défi. Il a senti que je voulais l’entraîner là où j’espérais lui faire perdre pied, sur les pentes glissantes de mon corps.

Il gâche du papier à présent, déflorant l’une après l’autre la virginité des grandes feuilles absorbantes, lui qui au début de chacun de ses cours recommande à ses disciples de se concentrer afin que la forme juste jaillisse droit, de leur esprit à leur pinceau. Jamais une feuille ne doit être perdue, aime-t-il à répéter, votre dessein doit être clairement formé avant le premier trait de pinceau. Cette clarté de l’esprit, qui fait le grand peintre, naît pour Zhao Da Wen de la capacité du maître à connaître dans la plus grande intimité toutes les arcanes de son sujet et de son art, de sorte qu’il puisse ébaucher en pensée toutes les nuances d’un tableau, alors qu’il est encore en train de préparer son encre, d’imbiber de la juste quantité d’eau le corps de poils du pinceau.

Je lui ai proposé mon corps pour modèle comme on tendrait un piège, il lui a suffit de plonger son regard dans mes yeux pour le savoir, mais connaître l’emplacement du collet ne suffit pas toujours à s’en protéger. Il n’a pas songé à refuser.
- Il faut alors que tu t’engages à poser la nuit entière si c’est nécessaire, jusqu’à ce que je puisse capturer l’essence de ton corps et la faire vivre sous mon pinceau ?
- La nuit entière si tu veux Zhao Da Wen, mais si cela ne suffit pas et qu’à la fin de la nuit tu ne sais toujours pas me peindre, tu t’engages à…
- Bien sûr que je saurais. Comment peux-tu en douter. Mais une nuit c’est long et tu seras lasse avant son terme. Tu ne voudras plus poser et alors, le pari sera biaisé certainement.
- Non, tu m’auras pour la nuit entière, même si je suis fatiguée je ne dormirais pas. Je tiendrais parole et je poserai aussi longtemps qu’il le faudra, jusqu’au matin… mais si tu échoues, c’est toi qui n’auras pas le droit de refuser.

Il craignait que je triche mais il pourrait fausser le jeu tout aussi bien, chacune des esquisses qu’il rejette depuis le début de la nuit serait considérée par un autre comme une œuvre à part entière, mais je le tiens par son orgueil. Il ne peut pas se contenter d’être un bon peintre, il veut être le meilleur, alors il déchire sa feuille et regarde mon corps de nouveau, obsédé par une énigme qui lui échappe. Il me scrute de tout son génie tenu en échec, reprend une feuille, essaye de nouveau et rate de nouveau, selon les critères exigeants qui sont les siens.
- Je n’y suis pas.

Celle qu’il a fait naître sur ce papier et qu’il écarte est une belle femme et rien ne manque, en théorie, à sa ressemblance avec moi. Les proportions formelles y sont, le flot de chevelure aussi, coulant comme les eaux lourdes d’un fleuve. Rien ne manque non plus à la fierté de mes seins, à l’arrondi de mes fesses. Il n’est pas loin et pourtant il reste à des années lumières de son but, tel qu’il le définit, et cette vérité qui lui échappe le rend fou. Il me regarde parfois avec un flamboiement de haine à l’instant où il déchire une tentative de plus, mais l’éclat est maîtrisé la seconde qui suit et toute son attention se tend, une fois de plus, vers une réalité élusive.

La nuit avance, la lassitude ne vient pas. Pas une ombre de sommeil dans l’épuisement qui borde ses yeux, ce qu’il gaspille est plus essentiel, il l’appellerait Chi, son énergie vitale tendue dans le vide, vers ce qu’il ne trouve pas.
Je me retourne avec lascivité, ne perdant pas une goutte de sa frustration. Mon corps est son modèle et mon arme, je l’attise pendant que son pinceau cherche dans mes formes ce qui se trouve dans une polarisation du désir.

Lorsque je l’ai vu la première fois, enseignant la peinture à un groupe d’élèves particuliers, payants, presque toutes des blanches ou des chinoises d’outre-mer, je n’ai pas cru à son personnage de sage à l’enseignement pacifié. Voilé par ses yeux plissés, derrière la posture du maître, quelque chose d’autre se tenait, noir, brûlant, comme un charbon ardent. Ce n’est pas du mensonge mais du menteur que j’ai eu envie. J’ai tout de suite désiré mettre à nu l’homme et l’animal, habile et rusé, qui émerge à présent à mesure que se défont ses manières policées, arrachées à son corps couche après couche à chaque esquisse rejetée. C’est le masque qui s’efface à mesure qu’il couvre le papier d’encre de Chine délavée.

A chaque trait qu’il pose, j’imagine que son pinceau court sur mon corps, me caresse, me pénètre. Je ne gémis pas mais je frémis, je me tends imperceptiblement, je sens la vague sous ma peau qui parcours mon corps et le tend d’un désir muet. Mon cri est silencieux et destinée à la bête qui m’observe, me veut, que son mensonge empêche de me cerner. Il est à chaque fois plus prés, jamais au but. Je ferme les yeux et, à l’abri de ces volets de chair, me moque de lui en silence. Tu n’es qu’un petit homme, tout ton art ne peut pas rendre ce que toi tu ne t’autorises pas à voir. Si tu n’y parviens pas, tu seras mon Génie dans une petite bouteille, je t’enfermerai dedans et tu n’en sortiras que quand je te frotterai.

Il transpire, la pièce est chauffée pour que je n’aie pas froid. La sueur fait luire ses tendons raidis comme les câbles d’un pont et son corps perd la maîtrise habituellement mise en toute chose. Zhao Da Wen ne commente plus ses échecs, il craint à présent de perdre. Il froisse les feuilles perdues en silence, sans parvenir à détourner de mes courbes un regard devenu torve. Le reste de son rituel pourtant ne change pas. Pas un geste de trop, pas un mouvement de dépit, la colère l’emplit mais ne déborde pas. Cela aussi fait partie de ce qui me fascine en lui, jusqu’où faut-il le pousser pour lui faire perdre cette maîtrise de soi.

Intérieurement tout bout, mais pas une bulle à la surface.
- Qu’y a-t-il Zhao Da Wen que tu ne saisis pas ?
Il ne me répond pas. L’aube approche déjà, le temps dont il dispose s’épuise comme sa volonté, le peintre est à court de moyens, ceux dont il dispose ne lui suffisent pas. Qu’importe, il essaye encore une fois, échoue de nouveau après avoir tracé en courbes élégantes une femme de papier dont il sent qu’elle n’est encore une fois que l’image, et pas l’essence, de celle qui le nargue.
- Alors… comment se fait-il que tu ne parviennes pas à trouver la nature profonde de mon premier doigt de pied ?

Nature profonde, bien sûr ce sont ses mots habituels que je lui renvoie. Mes moqueries le tourmentent mais il n’y répond plus, c’est signe qu’elles creusent de plus en plus profonds sous sa carapace de chinois. Au début de la nuit, il répliquait du tac au tac, avec ironie et superbe, à chaque fois par un aphorisme antique. Mais les grands sages ne lui sont plus d’aucun secours, maintenant que s’étiole la nuit.
- Alors, tu abandonnes ?

J’attends de savoir s’il rendra les armes de bonne grâce ou cherchera une excuse de mauvaise foi. S’il perd, je lui ai fait promettre d’être mon disciple, jusqu’au prochain Nouvel An chinois. Il n’a jamais envisagé que cela puisse devoir être le cas, il n’a pensé qu’à m’avoir, à ce qu’il voulait de moi.
Les lèvres serrées, il s’approche de mon corps nu, je change de pose pour le porter à incandescence. Son pinceau n’est même plus sûr, je devine sa main qui tremble. Sa volonté n’est plus seule à être tendue.
- Tu as perdu Zhao Da Wen…

Comme en transe, il saisit lentement l’encrier et le renverse sur moi, de ma gorge jusqu’à mon aine, en un long filet noir, presque tiède, répandu sur moi et en moi. Je crie… de joie barbare. Je l’ai attiré sur moi pour qu’il me chevauche et je l’absorbe, comme les feuilles l’encre. Il a mis son pinceau en travers de ma bouche pour que je ne crie pas, ou peut-être simplement pour se croire encore mon maître, peine perdue, je feule et le plaque contre moi quand il me pénètre. Ses frusques sont tombées de son corps et sa peau lisse et cuivrée s’est étendue sur la mienne, glissante d’encre. Plus aucun de ses gestes ne trouve sa mesure, ils sont devenus maladroits et précipités, il ne sait plus rien faire, sauf se laisser enfin guider par ma main, avec la reconnaissance muette d’un adolescent qui demande et s’offre à la fois.

Le masque a volé en éclat. Quand le soleil se lève sa joue repose sur mon ventre, son buste est captif entre mes cuisses marbrées d’encre et il ouvre grand ses yeux, tournés vers les miens, candides comme je ne les avais jamais vu.
- Tu as remporté ce pari.

J’aime son français bridé par l’accent chinois. D’ici au Nouvel An lunaire, il me reste neuf mois. C’est peut-être assez pour que j’apprenne à peindre et pour qu’il apprenne à aimer.

 

 

L'AUTEUR

Tang Yi-Long
Tang Yi-Long, est le nom chinois de Tang Loaëc et le nom de plume qu'il a choisi pour ses nouvelles prenant pour cadre la Chine.

Autres références bibliographiques
en Français :

La vengeance de l'aulne - Ed. Findakly


© photo : zhaomingwu.com

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