CRITIQUE 評論

LE POISSON DE JADE ET L'EPINGLE AU PHENIX
de Anonyme
(traduction Rainier Lanselle)
Editions Gallimard

ette nouvelle tirée d’un recueil du début du 17ème siècle est intitulée Plaisirs et Rancunes, d’un auteur inconnu, quoi qu’il pourrait s’agir du préfacier et compilateur du receuil, aussi anonyme, qui signe Le Pêcheur du Lac de L’Ouest.

Le Poisson de Jade et l’Épingle au Phénix raconte la saison libertine et amoureuse d’un bachelier qui prépare le concours d’admission aux examens impériaux. De ceux-ci, présents dans tant de récits chinois, il faut rappeler le rôle central qu’ils eurent dans la mobilité sociale chinoise, permettant l’accession des classes éduquées (donc déjà aisées) aux hautes fonctions administratives. C’est l’ascenseur social de la Chine classique, pour autant qu’il soit entendu qu’il ne s’agit pas de promouvoir les masses paysannes mais les enfants des familles déjà enrichie et éduquées.

Bien sûr, ici, il ne s’agit que de l’arrière plan du récit et d’un de ses mécanismes de dénouement. Tout l’intérêt de la nouvelle pour le lecteur chinois est l’histoire de licences érotiques et d’amours qu’elle raconte.

Le jeune bachelier de 18 ans, qui deviendra plus tard un lettré mandarinal, ainsi que les trois jeunes femmes qu’il rencontre (toutes un peu plus âgées que lui), ne sont suivis par le récit que dans leur preste tendance à échanger des poèmes d’amour et à verser, sans délai, de la position verticale à l’allongée.

Nous sommes loin des grands romans chinois, populaires mais conventionnels, qui à l’époque de Louis XIV faisaient dire à Montesquieu que des deux genres de romans Chinois, l’un donnait dans le merveilleux le plus outré (Le Voyage en Occident sans doute, plein de magie et d’animaux transcendants), l’autre produisait des romans aussi froid que les premiers sont extravagants (je rapporte la citation de la préface d’André Lévy). Ici, l’action libertine n’est guère retardée.

Le désir éveillé par quelques jeunes filles aperçues de loin à une terrasse se transforme en emportement le jour même à la vue au balcon d’une jeune voisine. La nuit suivante un rêve amène la première scène d’amour entre le bachelier et la fille de la famille Shi.

Alors qu’encore timide elle contient ses désirs,
Il l’abuse à son gré, sans plus se retenir. (…)
Son corps, à elle, est faible,
Son cœur, à lui, est chaud.

Il ne se passe qu’une aube avant une visite de la servante de la jeune fille, qui fait avancer leur cause en même temps que l’action érotique, puisqu’elle est rémunérée de ses loyaux services par quelques coups de reins bien volontiers consentis (elle avait déjà été déflorée par son maître décédé, le père de la demoiselle Shi).

- C’est bon ! Comme vous faites ça bien !
- C’est le cadeau dû à l’entremetteuse ! répondit-il.
- En ce cas il faudra m’en offrir encore d’autres !
- Si votre maîtresse m’épouse, vous serez mon riz quotidien et je pourrais vous dévorer en toutes saisons !

Le soir même, elle mène sa maîtresse au jardin du jeune homme et elle n’était pas complètement ignorante des choses de l’amour ; de plus elle en avait déjà goûté les saveurs dans son rêve, si bien qu’elle ne fit pas trop de manières. Au contraire, elle sut apprécier l’agrément. Xu pris ses lotus d’or (ses pieds bandés) tout menus qu’il posa sur ses propres épaules et introduisit sa délicate tige de jade (son vit, vous l’aurez deviné). (…) Bientôt le coup parti et un flot de rosée arrosa la pivoine, qui s’épanouit.

Dès la nuit suivante, un pont de planches entre les deux maisons permettra au jeune homme de passer chaque nuit rendre ses hommage à l’une puis à l’autre.

Dans ce récit licencieux chinois en effet, aucune prétention à séparer le désir, la morale, le sentiment amoureux. Le bachelier tombera tour à tour, la jeune fille de bonne famille, sa servante qui fait office, à la mode du théâtre français, d’entremetteuse de leurs rencontres, et plus tard son hôtesse dans la préfecture où il ira loger pour passer les examens.

Qu’importe tout au long du récit le jugement de la société (arrestation et menace de bastonnade pour adultère), les mœurs soit disant confucéennes. C’est l’écart entre la réalité admise des passions humaines et la façade de la responsabilité sociale, grand écart en réalité, dont la société chinoise pragmatique s’accommode plutôt bien, tout en le niant souvent.

Cette dualité de valeurs se retrouve dans le commentaire final, sorte de morale, sauf qu’à l’opposée des fables de La Fontaine, la morale met en opposition ce qui est raconté et ce qu’elle prétend préconiser. Comme d’autres ouvrages érotiques en France en ces époques de censure, la désaveu de façade recouvre le plaisir à décrire le crime.

Et le commentaire de conclure que l’homme de talent peut avoir vécu ces écarts et garder la bienveillance du ciel, par un repentir aussi hypothétique que tardif, et que si ses descendants appliquent les dix interdits bouddhiques (dont l’interdiction de l’adultère) tout ira bien. …n’est-ce pas là la preuve de la volonté du ciel de racheter les égarements ?

Tout ira bien en vérité, dans la société chinoise du 17ème siècle et dans ce récit.

Le bachelier réussira ses examens, obtiendra l’un ou l’autre charge mandarinale qui en sont la sanction et il épousera, les une et les autres, comme première, deuxième et troisième épouse !

Le libertinage en Chine avait l’avantage sur celui de l’Europe à la même époque de pouvoir trouver, comme au Moyen-Orient, une issue socialement acceptable pour les classes aisées.

 

Tang Loaëc

 

 

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