CRITIQUE 評論
LUST, CAUTION
Amour, Luxure et Trahison – de Eileen Chang (traduction Emmanuelle Péchenart)
Robert Laffont © 2008
vant le film aux scènes érotiques célébrées par un Lion d’Or a Venise et coupées par la censure en Chine, il existe un univers littéraire, celui de celle qui fut l’une des plus jeunes et doués nouvellistes du Shanghai des années 40, période où la ville incarnait si parfaitement le titre français de la nouvelle qui inspira le film, « Amour, Luxure et Trahison ».
Le recueil publié par Robert Laffont est fait de ces nouvelles dont le style et l’inspiration firent le succès d’Eileen Chang en Chine, avant son émigration américaine. Elle reste d’ailleurs toujours aujourd’hui l’un des auteurs les plus cités si ce n’est le plus admiré dans le Shanghai de 2008.
Dans un environnement troublé par la montée de la guerre, la fin des années 30 et les années 40 furent à Shanghai celles de toutes les audaces pour la génération montante de ces jeunes filles de 18 ou 20 ans, gâtées par le sort et l’éducation que leur avait laissé en héritage leur classe moyenne privilégiée.
Ces jeunes filles de bonne famille, quoique bien différentes des filles-fleurs qui abondaient dans les maisons de luxures, n’en étaient pas moins réinventées elles aussi par le creuset de cette ville, dynamique et décadente, au point de faire littéralement exploser le carcan des mœurs traditionnelles chinoises.
Le livre compte quatre nouvelles et toutes parlent de ce mouvement tellurique, si difficile à maîtriser par les pères, qui, d’une génération à l’autre, a transformé des jeunes enfants dociles en autant de volcans potentiels, dont certains firent éruption.
Ce recueil n’est pas à proprement parler érotique, la culture littéraire chinoise restait au milieu du XXème siècle beaucoup trop allusive pour cela. Il ne parle pourtant que de la montée du désir qui rend brutalement obsolètes toutes les valeurs de la génération précédente.
De la rencontre fantasmée chez la plus sage, on bascule dans la révolte familiale de trois filles à marier dans la nouvelle suivante, chacune réduisant à néant à sa façon les espoirs matrimoniaux de leur père, que cet homme pourtant enclin à l’indulgence prétende s’en mêler ou pas.
La nouvelle suivante sème plus loin encore la graine du chaos familial, avec la passion pour son père, non consommée mais destructrice, d’une jeune fille devenue femme et qui de la perversité de l’enfant à celle d’une jeune femme plus tout à fait innocente, détruit le couple de ses parents.
Ce n’est qu’à la dernière nouvelle que l’on plonge de l’histoire des mœurs dans l’histoire, le fantôme de la Chine de l’occupation japonaise apparaissant au travers l’attentat projeté contre le chef de la police secrète du gouvernement collaborateur. La « Stratégie de la Beauté » est retenue par le groupuscule étudiant auquel s’associe la jeune Wong Chia Chi, jeune femme placée au premier front pour séduire la cible et l’attirer dans le piège.
Là encore, pourtant, le modèle du sacrifice patriotique de l’héroïne, référent récurant des légendes chinoises, est remis en cause par cette génération incontrôlée de jeunes femmes habitées moins par l’amour que par la nécessité d’inventer la passion, d’en faire l’expérience quelqu’en soit le prix et au détriment de tout ce qui en Chine avait auparavant servit à la nier.
Tang Loaëc