POINT DE VUE SUR L'ECRITURE 觀點

 

INTERVIEW : LIU WEI
Liu Wei, producteur d’une émission littéraire pour Radio Shanghai, participant aux projections-débats sur des films de l’Alliance Française de Shanghai nous a accordé cette interview dans le cadre du dossier "Spécial Chine" paru dans le Magazine des Livres en juillet 2009.

1 – Vous intervenez à la fois sur la littérature et le cinéma. Certains ouvrages chinois sont connus à l’étranger d’abord grâce à leur adaptation cinématographique, ‘Lust, Caution’ de Eileen Chang ou ‘In the Mood for Love’ inspiré par un roman de Liu Yichang. Trouvez-vous que ces adaptations cinématographiques rendent fidèlement les œuvres originales.

On utilise en chinois le même terme ‘wenxue’ pour la littérature et un champs élargi de création culturelle, qu’il s’agisse de romans, de poésie, de musique, de philosophie ou de cinéma.

Pour autant, la réponse à votre question est non. Les films sont des oeuvres à part entière et peuvent être des chefs d’oeuvre, mais le script s’éloigne forcément de l’œuvre originale, considérablement. Peut-être même cette distance est elle indispensable à la qualité des film, les langages employées par la caméra et l’écriture ne peuvent pas être les mêmes.

 

La littérature chinoise et le Monde

La ville de Shanghai est exceptionnelle par l’attraction réciproque entre elle et le reste du monde.
2 – Trouvez-vous que cette inspiration réciproque marque aussi les écrits des auteurs Shanghaiens ?

Certainement. Comme vous l’avez mentionné, Shanghai a son histoire, unique en Chine et plus étroitement liée au reste du monde que toutes les autres. Pas seulement pendant les années 20, mais depuis l’ouverture des Concessions jusqu’à la guerre, beaucoup virent du monde entier à Shanghai, quelles qu’en soient les raisons. Ceci a donné à Shanghai la chance de pouvoir élargir sa vision du monde et on peut parler de cette ville comme de la plus moderne de Chine. Les Shanghaiens aiment à se comparer aux Parisiens auxquels ils sont similaires par bien des aspects. (Ndr : Goût pour la mode, architecture de l’ancienne concession française, internationalisme des idées…).

Nos auteurs sont influencés par les travaux des auteurs étrangers. Par exemple, SHEN Ganlu qui, inspiré par l’expérimentation stylistique occidentale, a rompu dans ses livres avec les constructions syntaxiques et grammaticales de la langue chinoise.

2i – Le monde chinois a inspire des auteurs étrangers qui y ont situé leurs romans, comme Van Gulick dont le Juge Ti élucide des mystères sous la dynastie des Tang, ou Stéphane Fière dans ‘Promesse de Shanghai’ ou ‘Caprices de Chine’. Existe-t-il des auteurs chinois qui situent leurs livres et s’emparent de personnages à l’étranger ?

Non. Il y a évidemment beaucoup de livres chinois qui parlent des pays étrangers, mais ce sont des invitations au voyage, à la découverte géographique, économique, touristique et culturelle. Rarement des œuvres littéraires.

2ii – Un groupe d’auteurs français a récemment publié un ‘manifeste pour une littérature-monde’ appelant à une écriture qui regarde plus loin que son nombril, souvent parisien ou régional pour les français. Existe-t-il de telles tendances en Chine aujourd’hui ?

Nous n’avons pas beaucoup d’auteurs qui écrivent sur cela parce que la plupart de nos auteurs ne parlent ni l’anglais, ni d’autres langues étrangères, ce qui limite leur propre champ d’écriture. Nous avions plus d’auteurs écrivant une telle ‘littérature-monde’ avant que le gouvernement chinois ne referme les portes sur le monde et par la suite il a été rare que les auteurs chinois écrivent sur le reste du monde en raison de la barrière de la langue et de l’isolement du pays.

Je suis optimiste cependant pour le futur et pour les nouvelles générations d’auteurs, car il y a de plus en plus de chinois qui vivent par exemple dans votre pays, la France, et parmi eux des passionnés de littérature, qui parfois sont aussi des auditeurs de mes émissions radios littéraires. Des blogs naissent, qui nous apportent le témoignage de leur vie, et seront peut-être plus tard édités sous forme de livre.

2iii – Au début du XXeme siècle, et encore pendant les années 90, il y a eu un débat en Chine pour savoir s’il était acceptable que sa littérature subisse une influence stylistique étrangère.
Est-ce encore un sujet de débat aujourd’hui ?

Plus tellement. Il semble que tout ait été dit à ce sujet et que aujourd’hui, l’ouverture aux influences étrangères soit moins sujette à controverse. Il reste bien sur quelques intellectuels encore préoccupés à ce sujet, mais cette discussion n’est plus centrale.

A l’inverse, est-ce que vous pensez qu’il y a des innovations stylistiques chinoises dans l’art de l’écriture qui puissent inspirer des auteurs étrangers ?

Je ne connais pas assez bien la littérature occidentale, dans ses langues d’origine, pour vous répondre, mais il ne fait aucun doute que notre écriture romanesque traditionnelle à été fortement transformée par les styles de narration de la littérature occidentale.

L’écriture chinoise traditionnelle est très élégante, très elliptique, très difficile aussi comparée à la langue moderne. Ces constructions stylistiques, qu’une partie de nos auteurs explorent encore, sont très rarement traduites en occident car elles posent des problèmes de traduction presque insurmontables. Il n’y a donc sans doute qu’une partie de la littérature chinoise qui est finalement transposée en Français ou dans d’autres langues, à cause de cette barrière, et c’est probablement la partie la moins originale.

Inversement, lorsque des œuvres occidentales sont traduites en Chinois, il arrive souvent que des tournures syntaxiques propres à la langue étrangère doivent être utilisées, il y a donc introduction à chaque fois de style d’écriture étrangère dans la version chinoise qui en est publiée et les mots et expressions sont réorganisés d’une façon que la langue chinoise ne tolèrerait pas dans une texte purement chinois.

- Quels sont les auteurs français qui ont le plus influencés les lecteurs et auteurs chinois ?

Cela reste principalement les classiques, Balzac, Hugo. Marguerite Duras a aussi eu une influence très forte. Parmi les autres auteurs contemporains, Michel Tournier (‘Vendredi’). Ce sont ceux dont les particularités stylistiques étaient les plus reconnaissables et les plus compréhensibles pour les lecteurs chinois.

 

Ecrire à Shanghai

3 – Y a t il aujourd’hui une spécificité de la littérature Shanghaienne compare au reste de la Chine. Qu’est-ce qui la différencie des écritures de Pékin ou d’ailleurs ?

Les écrits des auteurs de Pékin sont plus vivants, mettant en avant le goût des gens du Nord de la Chine pour des dialogues vifs, emprunts d’humour, qui se reflète aussi dans leur conversation quotidienne. Leur langue orale et les réparties qu’ils affectionnent sont devenue un part intégrante de leur style romanesque.

Au contraire, vous trouverez moins cet humour à vif dans l’écriture des gens du Sud (de Canton à Shanghai) qui portent plus d’attention aux réflexions ou aux pensées intérieures des personnages.

3i – Shanghai est tournée vers la modernisation économique. Avec un tel vacarme et mouvement de toutes parts, est-ce que cela rend la tache d’écrire plus difficile ?

Pas vraiment. Cela dépend vraiment de l’auteur lui-même. Souvent, la difficulté invoquée à écrire n’est qu’une excuse pour des gens qui n’écriraient pas s’ils étaient transportés dans un autre environnement. Chacun peut se créer son propre espace intérieur pour écrire ou prendre sa place dans l’univers éditorial, en tenant à la distance qui lui est nécessaire les bruits de cette ville.

Je connais des dizaines de poètes qui vivent ainsi dans un autre monde, une autre dimension à l’intérieur de la ville. S’agissant des romanciers, leur cas est différent, ils sont plus facilement influencés par leur environnement et c’est ce dernier qui se retrouvera détourné en filigrane de leur œuvre.

3ii – Il y a en Chine différentes langues orales (dialectes) unifiées par une même langue écrite. Est-ce qu’un auteur Shanghaien pense en dialecte Shanghaien quand il écrit et cela influe-t-il sur son écriture ?

C’est de moins en moins le cas. La vieille génération effectivement écrivait dans un style Shanghaien en pensant en Shanghaien, reprenant les tournures locales dans leur langue écrite, ou devant les adapter. C’est beaucoup moins le cas des nouvelles générations d’intellectuels qui s’expriment plus en langue nationale (Ndr : le ‘pudonghua’, version standardisée de la langue du Nord parlée à Pékin) et pensent en langue nationale lorsqu’ils écrivent.

Un exemple du premier cas de transition de la langue orale à l’écrit (vieille génération) est celui de Wang Anyi, un auteur Shanghaien qui choisi d’utiliser une langue orale dans ses livres, afin d’y retrouver la trace de la vie quotidienne citadine. Au contraire, SHEN Ganlu cherche à conserver l’usage d’un chinois formel dans son écriture, pour conserver une langue littéraire plus élégante, mais n’en porte pas moins une attention soutenue à la vie locale et même rurale chinoise.

 

Fossé générationnel.

4 – Les jeunes chinois sont réputés être la catégorie de lecteurs la plus large en Chine. Ce serait l’inverse de la situation qui prévaut en France, où l’on se plaint que les jeunes lisent de moins en moins. Les jeunes chinois lisent-ils vraiment plus que leurs aînés ?

Il ne fait pas de doute que notre nouvelle génération lit plus que les anciennes. Les plus anciens sont devenus adultes à une période où l’accès aux livres était beaucoup plus difficile. La génération intermédiaire, déjà entrée dans la vie active, à moins de temps pour lire en raison des pressions de la vie et de la focalisation sur le succès économique. Cela réduit aussi leur capacité à analyser les difficultés auxquelles notre société est confrontée et à apprendre de leurs lectures.

Sans doute aussi, les gens du Nord lisent un peu plus, en raison du développement industriel plus ancien de villes comme Pékin, alors que les 30 a 50 ans à Shanghai ou d’autres villes du Sud, sont concentrés sur l’essor et la transformation de villes dont le redémarrage économique et industriel est plus récent. L’écart entre les jeunes générations et les autres y est encore plus frappant.

4i – L’émergence de cette génération plus large de grands lecteurs vient en même temps que les révolutions internet et téléphone mobile. Comment est-ce que cela influence l’approche littéraire de ces jeunes gens ?

Les jeunes lecteurs lisent beaucoup sur internet. Il existe beaucoup d’auteurs internet et d’internet lit’, dont une partie est publiée sous forme papier lorsque que la consultation en ligne (click rate) a été particulièrement élevée.

Les ‘E-books’ sont aussi un phénomène nouveau et qui peut s’avérer très pratique pour des raisons de place de stockage et de transport, mais qui n’a pas encore trouvé de place.

Cela pourrait influencer notre univers éditorial dans la mesure où l’organisation de nos passages du livre papier vers l’internet ou l’e-book pourrait suivre des étapes différentes d’à l’étranger.

4ii – Est-ce que la littérature sur internet pourrait devenir une menace pour les éditeurs traditionnels et les librairies en Chine ?

Sans doute pas. La littérature sur internet n’a pas encore de reconnaissance sociale. Un auteur a besoin que ses livres soient publiés sous forme de livres pour être reconnu comme tels.

4iii –L’âge du papier touche-t-il à sa fin ? Est-ce que cette écriture en ligne, avec ses contraintes spécifiques (consultation plus rapide, fragmentée, comme les feuilletonistes de l’époque de Balzac par exemple), pourrait définir les styles littéraires de demain ?

Je ne le pense pas. L’influencer certainement, nous sommes tous influencés par la littérature internet, mais définir la forme que prendra la littérature, non. Il y a et il restera tant de possibilités et tant de choix pour écrire ou accéder à la lecture, dans tous les cas, que l’internet n’en restera qu’une.

La littérature est faite pour rester le domaine de la liberté personnelle, dans sa forme comme dans son message.

 

Propos recueilli par Tang Loaëc

 


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