Court et bon !
« Pour qui te prends-tu » de Chi Li a tout pour plaire.
L’auteure est parvenue à peindre des personnages avec émotion, sans jugement, vie et grand réalisme à tel point que j’avais l’impression d’avoir rencontré les membres de la famille Lu. Ils réagissent avec leur culture, les bouleversements de la Chine des années 90 et les contradictions du quotidien. Je vivais avec eux leur contradiction et la pression des circonstances.
La Chine change et chacun essaie de s’adapter à la nouvelle donne, les parents ouvriers trempés longtemps dans le maoïsme dansent encore dans cette chanson, Lu Wuqiao fait des affaires et a ouvert un restaurant ; après un divorce, il trouve une nouvelle désillusion.
La brebis galeuse de la famille balance entre petites arnaques et crimes.
Les sœurs errent aussi.
Une chercheuse a mit le cap sur le Canada pour une vie meilleure, croit-elle.
Dans cette Chine, le taux de divorce commençait à exploser et Chi Li montre bien les réactions locales face à ce phénomène, sujet tabou à l’époque, vécu comme une catastrophe par les proches. Le lecteur notera qu’un problème, en ces contrées, n’est pas seulement celui d’un individu mais celui de toute la famille ou chacun doit contribuer à apporter son aide à un dénouement plus heureux. Le beau-frère rencontrera le mari qui veut quitter sa femme et essaie de le convaincre, les parents n’épargneront pas leurs efforts. La famille forme bloc souvent face à des événements considérés comme des tragédies.
Pour qui ces personnages se prennent ? Pour eux-mêmes ? L’écrivain sans tenter véritablement de donner des réponses à cette question fondamentale, donne des pistes de réflexion. Le lecteur, au fils des pages, peut se trouver confronté à une un autre interrogation sans réponse encore plus fondamentale, « Qui suis-je ? ». Perdu dans le monde, chacun s’active dans une quête sans fin.
L’écriture vise l’essentiel sans fioriture et l’efficacité dans la description. Les phrases défilent avec nerf et entraînement, les premières lignes m’ont conquis : « Pour Lu Wuqiao, les longs week-ends étaient des jours comme les autres. Mais pour ses amis, Wang Yichuan, Bai Weihuan et Wang Jiping, ce n’était rien. » La traduction semble de qualité et elle donne envie d’aller voir le texte chinois, je vais donc commander le texte d’origine.
L’humour accompagne cette peinture de la vie à Wuhan. Les croquis amusent parfois et une critique voilée fait surface aux détours de quelques pages, comment comprendre cette remarque de l’escroc, Li Haomiao, fils d’un intellectuel, « Désormais, notre principe doit être : plutôt fléchir que rompre. Tu piges ? « Plutôt fléchir que rompre » … La formule ne manque pas de force ». J’ai la sensation que l’auteure en profite pour pointer la résignation des Chinois face à une société qui n’a cessé d’imposer sa loi au détriment des vrais besoins de ses membres.
L’argent, toujours l’argent qui prend le pas dans la société chinoise, se tient en filigrane dans cette critique ténue.
Un court roman accrochant.

