CRITIQUE 評論

POUR QUI TE PRENDS-TU ?
de Chi Li (traduction Hervé Denès)
Actes Sud - Babel © 2000

« our qui te prends-tu ? » C’est une question formulée une seule fois au long de ces pages, anodine, mais que l’on pourrait croire posée par l’auteur à chacun de ses personnages. Sans point d’exclamation provocateur, ce titre n’est pas une apostrophe agressive, mais un miroir placé derrière les hommes et les femmes dont il trace le portrait avec sa mine de plomb, entre croquis et caricature. Mais le trait n’est pas tellement grossi, chacun est simplement saisi dans ce qui le résume au plus près.

Chi Li, l’auteure, passe pour un des visages les plus visibles d’un mouvement littéraire néo-réaliste en Chine. Même en traduction, on sent le rythme sobre de sa phrase, éloigné de toute envolée littéraire, soucieux seulement de décrire au quotidien et sans effet, la mécanique de chaque homme et femme qu’elle fait se croiser dans cette ville de Wuhan où elle est née et a grandi. A plat sur le papier, les personnages modestement s’animent avec leur propre vie et leurs motivations, stéréotypes des chinois des années 90 ou 2000, ni bon, ni mauvais. Mosaïques produites par les couches successives du 20ème siècle qui leur a donné naissance, les membres des familles Lu, Li, et une ou deux autres figures orphelines qui les croisent, ne se comprennent qu’à peine, parlent beaucoup, vivent comme ils peuvent.

Les destins s’entrecroisent, chacun sur sa lancée, peut-être pas indifférents mais résignés. Les divorces dans cette Chine se multiplient, consentis où évités, sans qu’il soit possible d’en dire s’il s’agit d’une bonne chose ou d’une mauvaise. Il y a les séparations que l’on rejette, celles que l’on accepte, mais au bout du compte, il ne semble pas que les décisions prises changent beaucoup à l’inévitable. L’on reste toujours sur un malentendu, comme ceux de ce professeur Li qui collectionne les idiomes locaux, particularité du parler de Wuhan, et transcrit ce qu’il en comprend avec des sens délavés.

Pour qui se prennent-ils ? Chacun construit son personnage et s’y conforme, la vivacité des échanges entre parents et amis, le lien social et familial auquel personne n’échappe, n’empêchent pas qu’il ne reste au bout du compte que des solitaires, enfermés dans leur propre rôle.

Vous pouvez lire ce court roman pour sa galerie de personnages de Chine, décrits sans méchanceté ni idéalisation, frappés du mal moderne de solitude dans notre Babel universelle.

Tang Loaëc

..........................................................................................................................................

Court et bon !

« Pour qui te prends-tu » de Chi Li a tout pour plaire.

L’auteure est parvenue à peindre des personnages avec émotion, sans jugement, vie et grand réalisme à tel point que j’avais l’impression d’avoir rencontré les membres de la famille Lu. Ils réagissent avec leur culture, les bouleversements de la Chine des années 90 et les contradictions du quotidien. Je vivais avec eux leur contradiction et la pression des circonstances.
La Chine change et chacun essaie de s’adapter à la nouvelle donne, les parents ouvriers trempés longtemps dans le maoïsme dansent encore dans cette chanson, Lu Wuqiao fait des affaires et a ouvert un restaurant ; après un divorce, il trouve une nouvelle désillusion.
La brebis galeuse de la famille balance entre petites arnaques et crimes.
Les sœurs errent aussi.
Une chercheuse a mit le cap sur le Canada pour une vie meilleure, croit-elle.

Dans cette Chine, le taux de divorce commençait à exploser et Chi Li montre bien les réactions locales face à ce phénomène, sujet tabou à l’époque, vécu comme une catastrophe par les proches. Le lecteur notera qu’un problème, en ces contrées, n’est pas seulement celui d’un individu mais celui de toute la famille ou chacun doit contribuer à apporter son aide à un dénouement plus heureux. Le beau-frère rencontrera le mari qui veut quitter sa femme et essaie de le convaincre, les parents n’épargneront pas leurs efforts. La famille forme bloc souvent face à des événements considérés comme des tragédies.
Pour qui ces personnages se prennent ? Pour eux-mêmes ? L’écrivain sans tenter véritablement de donner des réponses à cette question fondamentale, donne des pistes de réflexion. Le lecteur, au fils des pages, peut se trouver confronté à une un autre interrogation sans réponse encore plus fondamentale, « Qui suis-je ? ». Perdu dans le monde, chacun s’active dans une quête sans fin.

L’écriture vise l’essentiel sans fioriture et l’efficacité dans la description. Les phrases défilent avec nerf et entraînement, les premières lignes m’ont conquis : «  Pour Lu Wuqiao, les longs week-ends étaient des jours comme les autres. Mais pour ses amis, Wang Yichuan, Bai Weihuan et Wang Jiping, ce n’était rien. » La traduction semble de qualité et elle donne envie d’aller voir le texte chinois, je vais donc commander le texte d’origine.

L’humour accompagne cette peinture de la vie à Wuhan. Les croquis amusent parfois et une critique voilée fait surface aux détours de quelques pages, comment comprendre cette remarque de l’escroc, Li Haomiao, fils d’un intellectuel, « Désormais, notre principe doit être : plutôt fléchir que rompre. Tu piges ? « Plutôt fléchir que rompre » … La formule ne manque pas de force ». J’ai la sensation que l’auteure en profite pour pointer la résignation des Chinois face à une société qui n’a cessé d’imposer sa loi au détriment des vrais besoins de ses membres.
L’argent, toujours l’argent qui prend le pas dans la société chinoise, se tient en filigrane dans cette critique ténue.

Un court roman accrochant.

Silouane
(critique parue sur son blog ENTRE LES LIVRES, novembre 2008)

 

L'AUTEUR

Chi Li
Née en 1957 à Wuhan, Chi Li a exercé la médecine pendant plusieurs années avant de se consacrer à l'écriture. Elle fait aujourd'hui partie de l'Association des écrivains de Wuhan et est considérée comme l'auteur le plus représentatif du courant néoréaliste.

Autres références bibliographiques
en Français :

Trouée dans les nuages - Actes Sud
Triste vie - Actes Sud
Tu es une rivière - Actes Sud
Un homme bien sous tous rapports
Actes Sud
Soleil levant - Actes Sud
Les sentinelles du blé - Actes Sud
Préméditation - Actes Sud

A LIRE AUSSI :

Tu es une rivière
Trouée dans les nuages


SOMMAIRE : toutes les critiques et les notes de lecture déjà publiées

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

:: shanghai-litterature.com :: 2008-2010