INEDITS 著作

LES PYJAMAS DE SHANGHAI
de Fabienne Trunyo

’été est la saison où, dans les rues de Shanghai, fleurissent les pyjamas. Frais petits bouquets sur toile légère pour ces dames, rayures colorées pour ces messieurs, c’est la tenue que l’on adopte aux heures où le plaisir du lit est encore proche ou se rapproche.

5h30, lever du jour, la ville s’anime. En Chine, la journée commence par un solide petit déjeuner : bol de nouilles, raviolis frits ou petits pains à la vapeur, le ravitaillement se fait dans la rue. Quand on ne commence à travailler qu’à 8 ou 9h, autant rester à l’aise le plus longtemps possible dans son pyjama léger.
Et c’est ainsi que sous les platanes de l’ancienne concession française, le défilé des tenues de nuit commence. C’est un spectacle étonnant à nos yeux d’occidentaux car, s’il ne nous viendrait pas à l’idée de dévoiler ainsi une part de notre intimité, cela se fait ici avec le plus grand naturel. Pour le Shanghaien, le pyjama est une tenue comme une autre mais son apparente banalité décline une multitude de caractères.
Il y a la jeune élégante sur sa bicyclette, bermuda et petit haut à froufrous vert amande.
Il y a la plantureuse ménagère dont la simplissime chemise de nuit de cotonnade blanche laisse transparaître, blanche elle aussi, une large culotte qui constitue l’unique barrière à l’impudeur de sa tenue.
Puis il y a la sportive en pyjama d’homme à peine féminisé, petits oursons beiges à nœud-nœud bleu sur fond rouge.
Chez la gente masculine, les déclinaisons sont moins nombreuses. Rayures, écussons, soie ou coton, le pantalon est ou n’est pas accompagné de sa veste. Auquel cas, c’est un simple marcel qui dérobe à peine à nos regards les pectoraux de ces messieurs.

La journée se déroule, les shanghaiens sont au travail et les pyjamas, fleurs timides, se cachent.
Cependant, quelques inconditionnels, en grande majorité des messieurs, continuent d’évoluer dans leur apparat préféré. A l’extrémité orientale et aujourd’hui piétonnière de la rue de Nankin, retraités et convalescents font leurs petites courses. En pyjama, ils emboîtent le pas aux touristes nonchalants short-tennis-caméra et aux hommes d’affaires pressés complet veston-téléphone mobile. Avec dynamisme, d’autres, dans cet uniforme du cocooning à la chinoise, poussent leur chariot dans les allées encombrées des supérettes et des hypermarchés.

Il faut attendre le crépuscule pour qu’éclosent à nouveau, fleurs de nuit, les pyjamas de Shanghai.
Le dîner est terminé, on a pris sa douche et enfilé la plus confortable des tenues. La température se fait clémente. Sur les trottoirs animés, il fait bon échanger quelques mots avec ses voisins. Et pourquoi pas une partie de dames ?
Dans le Shanghai début de siècle, à l’époque des concessions, les belles et grandes demeures ne logeaient qu’une seule famille. Elles en abritent aujourd’hui plusieurs et la salle de bain d’antan est devenue pièce commune. Le soir, on attend donc patiemment son tour pour aller se laver des poussières de la ville.
Ainsi, cette jolie jeune fille, sobre pyjama bleu ciel, toilette accomplie et perles d’eau encore accrochées à sa chevelure, regagne-t-elle son proche foyer.

Si la journée de travail est finie pour certains, elle continue pour d’autres.
Le marchand de fruits dont l’étalage, jusqu’à minuit, abonde en melons de toutes sortes, est lavé, shampouiné, déshabillé. A l’aise dans son pyjama coupe classique satin de soie, il choisit avec un soin particulier la pastèque sucrée qui fera le délice de sa cliente pyjama chemisette à volants.

Minuit, la ville s’endort.
Les pyjamas de Shanghai, fleurs de soie, fleurs de coton, se referment et les rêves s’épanouissent… Rêves de grandeur, rêves de conquêtes.
Le paysage urbain change de jour en jour, les gratte-ciels, champignons de béton, se multiplient. Shanghai, ville phare de l’avancée économique chinoise dans le monde, se veut résolument attractive. La rue de Nankin n’a plus rien à envier aux grandes artères commerciales de nos capitales occidentales. A Shanghai aussi, la mondialisation mercantile fait rage.
Mais espérons tout de même que cette entrée tonitruante dans le monde moderne n’étouffera pas complètement le souffle léger de la poésie ancestrale chinoise. Poésie-fantaisie qui, fragile odeur de fraîcheur, émane malgré tout des « fleurs de nuit » de Shanghai et nous séduit subtilement.

 

 

L'AUTEUR

Fabienne Trunyo
Passionnée par le livre et par la Chine , Fabienne a travaillé au sein des Editions Zulma, avant de reprendre son indépendance et de partager à présent son temps entre la France et la Chine où elle accomplit chaque année voyages et missions.



© photo : madweb.free.fr

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