CRITIQUE 評論

SHANGHAI BABY 上海宝贝
de Zhou Weihui (traduction Cora Whist)
Editions Picquier © 2003

ll y a des livres dont on ne parviens toujours pas, à la dernière page, à dire si on les a aimés ou pas.
On les a terminé cependant, ce fut le cas de Shanghai Baby, et c’est un point à mettre au crédit du livre, puisque je ne m’oblige jamais à finir un livre, j’ai un goût sans limite pour le livre mais trop d’autres livres à lire, ou à écrire, pour disperser mes heures à une lecture punitive.
J’ai bien du mal à en improviser un éloge cependant.

De Shanghai Baby, je n’aime ni le style, ni les questionnements que son auteur prend pour des questions existentielles alors qu’ils me semblent une pure expression de nombrilisme.

De style il n’y en a guère, à mes yeux. Il m’importe peu que l’auteur parle la langue des Tang ou celle des karaoké, ce qui une fois traduit en Français donnerait du Racine ou le langage des boites de nuits aux faunes mixtes des Champs-Élysées. Mais pour que j’y trouve un style, il faudrait un rythme, qu’il soit le fruit d’une discipline, d’une émotion ou d’un souffle original. Le phrasé de l’écriture à chez certains auteurs se fait un filet de source, chez d’autre la puissance d’un fleuve, dans ce roman le débit est celui d’un robinet public. Les propos sont débités en une logorrhée intellectuelle et un peu appliquée, appliquée à faire mine de s’en foutre sans doute, mais terriblement appliqué.

Je me regarde et je me raconte pour qu’on me regarde du même regard que celui que je porte sur moi-même. JE m’intéresse, il y a des personnes qui, même dans une conversation, peuvent ainsi monopoliser la parole pour tout vous raconter d’eux, et l’absence de pudeur n’est plus alors une ouverture mais le moyen de s’assurer que le reste du monde ne viendra pas troubler ce tête à tête qu’ils souhaitent ininterrompu entre soi et soi. L’auditeur se retrouve alors prisonnier du rôle qui lui est attribué, pris à parti comme conseiller ou consolateur, mais en vérité réduit au rôle qui lui est attribué, celui de miroir. Miroir mon miroir, dis-moi que je suis la plus belle. Mais si tu ne peux pas le dire, qu’importe pourvu que tu ne me montres que mon propre reflet. Parle-moi de moi. Laisse-moi parler de moi que je te remplisse et que j’occupe toute la largeur de l’univers.
C’est l’impression que cette histoire à la première personne, qui se dit roman tout en se disant semi autobiographique. La fiction protège, mais l’aveu permet qu’aussitôt, le doute soit dissipé et que les lecteurs sachent immédiatement que c’est bien d’Elle que l’on parle, elle entre narrateur et auteur.

J’ai écouté ou j’ai lu. Elle m’a parlé d’elle, qu’il s’agisse du personnage ‘Ni Ke’ ou de la vie de l’auteur, Weihui (dont le patronyme est Zhou). Je m’y suis intéressé, pas à ce qu’elle avait à dire, car il n’y avait pas grand-chose qu’une envie naïve de pouvoir penser qu’elle est un être exceptionnel, mais peut-être, pourtant, au personnage mis en avant et au monde qu’il traverse.

Ni Ke, qui préfère être appelé Coco, assume un monde commercialisé à outrance, en criant son aspiration à être un écrivain exceptionnel, mais en nourrissant cette différence par l’accumulation de référence pêle-mêle à tout ce qui fait écho à l’occident. Bien sûr les références au monde culturel abondent. Kundera, Freud, les Beatles, Virginia Wolf, Kerouac, Nietzsche, Madonna, sont ainsi jetés sous forme de citation au frontispice de chaque chapitre, et parfois deux à la fois, trois, plus il y en aura plus on est certain de ne pas rater son effet sans doute. Mais il est difficile, sous l’énumération des références, d’y voir plus qu’une tentative de récupération universelle et de se légitimer naïvement par la quantité des évocations tutélaires, dont on peut douter qu’une filiation puisse être revendiquée en leur nom commun.

Peut-être Weihui prétend-t-elle en réaliser une grande synthèse, au nom d’une génération nouvelle, mais le seul point qui parvienne à réunir ces noms, c’est la mercantilisation de leur renommée que la plupart d’entre eux ressentiraient comme une offense. Cette commercialisation à bon compte, détournement de la différence au nom du profit et du succès, se retrouve jusque dans les noms contradictoires dont l’auteur affuble la narratrice. Avec Ni Ke et Coco, c’est l’apogée de la commercialisation du mauvais goût américain, la marque de chaussure transformée en symbole pour les nuls par le marketing industriel, que Weihui mêle à Coco, symbole de l’élégance et de la haute couture française, mais qui aussi, depuis longtemps, à laisser la réputation d’originalité d’une femme sans doute exceptionnelle, être récupérée pour en faire un vecteur publicitaire.

Mêler en un seul personnage deux héritages aux sensibilités aussi opposées semble une faute de goût. On aimerait pouvoir penser qu’il s’agit, de propos délibérer, d’un projecteur braquer sur la fatuité de l’élégance en la mélangeant à son opposé. Je crains que ce n’ait été qu’une tentative instinctive de ratisser le plus large possible.

Le livre échoue à me faire partager sa dimension tragique, que le sujet aurait pu permettre, comme dans sa dimension passionnelle, que pourtant revendique le narrateur comme l’auteur.

Ce à quoi il n’échoue pas, c’est à toucher parce qu’il est une réalité confuse et en devenir, dans ce Shanghai qui veut se réinventer aujourd’hui. Alors que le succès économique refait de Shanghai un des centres du monde, pour la plus grande ubris (au sens d’orgueil excessif qu’avait ce terme en grec ancien et qu’il conserve en anglais moderne) de ses résidents, le besoin de trouver sa place dans l’univers culturel se fait jour aussi. Dans un pays où chacun sait que le nombre écrase et qu’il est terriblement difficile d’émerger, les raccourcis vers le succès valent d’être pris et tous les moyens sont bons. Ce n’est pas cela que Weihui raconte, mais c’est cela qu’elle illustre.

Ni Ke, son personnage, se fait l’écho avec une justesse qu’elle n’avait peut-être pas voulu, de cette volonté d’être exceptionnel parce que c’est le seul moyen de s’en sortir, et que sans croire en son destin, l’opinion collective en Chine est que l’on est forcément rattrapé. Si ce personnage n’a pas grand-chose à dire, il trahit par ce qu’il est une peinture sociale de cette faune dont l’auteur fait partie, entre espoir et dérisoire.

J’aimerais pouvoir me pardonner tout le mal que j’ai pu proférer en quelques paragraphes sur ce livre. Il est le reflet, aussi, d’une génération et d’une aspiration, qui doit sans doute en passer par là pour sortir de la cangue d’un passé difficile à briser, passer les murs de verre sans lesquels demain restera semblable à aujourd’hui.

Shanghai Baby a été écrit en 1999. Au dernières nouvelles dont je dispose son auteur Weihui, vit à New York et à publié, six ans plus tard, un autre livre Marrying Buddha poursuivant la narration avec le même personnage, Coco ou Nike, et à ce qu’en disent certaines critiques, pas beaucoup plus de rythme ou de profondeur.

J’espère encore. De cette génération de l’émancipation, j’espère que la maturité trouvée, elle puisse produire mieux. Je ne suis pas certain que la valeur de témoignage sociétal porté sur ce Shanghai entre renaissance et remugle, que conserve Shanghai Baby, puisse sauver un nouveau livre qui ne porterait pas plus loin le regard littéraire.

On parle en Chine de la génération sacrifiée, celle qui n’a pas pu étudier à cause de la révolution culturelle, pas pu ensuite apprendre à travailler faute d’organisation économique rationnelle, puis pas pu profiter du nouvel essor économique des années 90 faut d’être adaptable au nouveau monde qui naissait.

J’espère qu’il n’y aura pas en littérature une génération d’auteurs sacrifiés, qui auront pu témoigner des faiblesses de leur époque charnière sans avoir le temps
de trouver l’écriture personnelle et juste, celle que j’attends d’un écrivain pour par-dessus son épaule lire dans ses lignes sa vision des hommes.

Malgré tout ce que j’en ai dit ici, je continuerais de lire Weihui à la recherche de cette charnière dans sa propre écriture.

 

Tang Loaëc

 

L'AUTEUR

Zhou Weihui 周卫慧
Née en 1973 à Ningbo , Weihui est diplomée de littérature de l'université de Fudan, à Shanghai.

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