CRITIQUE 評論
TETE BECHE
de Liu Yichang (traduction Pascale Wei-Guinot)
Philippe Picquier © 2003
"In the mood..." de Hong-Kong à Shanghai
e cultissime « In the mood for love”, film de Wong Kar Wai, se transposait hier du cinéma au ballet et de Hong-Kong à Shanghai au fil d’une représentation du Shanghai Ballet au Majestic Théâtre, au centre de Shanghai.
Derrière ces métamorphose, un livre, un auteur, sont crédités d’avoir inspiré « In the mood for love", et plus probablement toute l’œuvre de Wong Kar Wai, toute sa vision de ce Hong-Kong interprété par la nostalgie de l’exil des Shanghaiens qui l’on en parti bâtit.
Ce livre s’appelle Tête-bêche, Dui Dao en chinois, un terme qui résume les parcours parallèles de ses deux protagonistes, qui vivent dans cette même ville pour sans cesse passer l’un à côté de l’autre. Dans les mêmes rues où ils assistent aux mêmes faits divers, rapprochés par le hasard du trottoir ou d’une salle obscure, le chaos de la ville se déploie avec sa folie propre, ce mouvement perpétuel qui est la marque de la termitière qu’était déjà Hong-Kong dans les années 1960.
Son auteur, Liu Yichang, est originaire de Shanghai, où il avait commencé à écrire depuis 1936 lorsque, comme tant d’autres écrivains ou pas, la tourmente l’a chassé vers Hong-Kong, en 1948 en ce qui le concerne. Fondateur d’une revue littéraire dans sa nouvelle ville, président de l’Association des Ecrivains, son écriture est imprégnée tant de sa ville d’élection que de celle de ses origines.
Tête-bêche reflète cette double dimension. Parallèles et en sens opposés, sont les trajectoires des deux personnages qui permettent à Liu Yichang de déployer toute la schizophrénie de Hong-Kong dans son récit.
La jeune fille ne rêve que de devenir une star, sans qu’on puisse lui en croire la première chance, et ne regarde que les visages des acteurs masculins sur les affiche de cinéma, en rêvant qu’elle trouvera un bel homme au physique et au statut de tête d’affiche « …bel homme, un peu genre Deng Guangrong, un peu genre Bruce Lee, un peu genre Di Long, genre Alain Delon. »
Dans la jungle urbaine, son horizon est bouché par ses rêves, et sur les couvertures de magasines qui forment son univers, elle remplace toujours la chanteuse ou l’actrice par sa propre image.
L’homme lui, comme l’auteur (ou comme Wong Kar Wai et tous les personnages qui peuplent ses films), navigue au long cours dans la nostalgie de sa mémoire d’avant, du temps du Shanghai révolu ou de celui de son arrivée à Hong-Kong.
Sans doute est-ce pour cela que le Ballet de Shanghai, avec la collaboration d’un chorégraphe français Bertrand d’At, eurent tant de facilité à ramener la géographie de l’intrigue de Hong-Kong jusqu’à Shanghai.
Pourtant, d’intrigue, s’il n’y en a qu’une assez simple dans le ballet joué à Shanghai, c’est déjà une addition considérable au récit Tête-bêche. Liu Yichang s’en est lui entièrement passé, se contentant avec un pinceau sobre et une voix novatrice lorsque le livre fut pour la première fois publié en 1972, de faire naitre un univers kaléidoscopique. A la fois fragmenté et redondant, l’univers qu’il écrit est le prisme d’une ville éclatée, où les gens se croisent et s’ignorent malgré des obsessions communes : l’immobilier pour faire face à la pression humaine, la richesse comme chemin unique de salut, la montée de l’insécurité.
Tang Loaëc