INEDITS 著作

TOUEI SHOU
Nouvelle tirée du recueil Femmes françaises, amants chinois, de Tang Yi-Long

n homme et une femme se tiennent face à face, pieds alternés, avec pour seul contact la paume de leurs mains, à hauteur de poitrine, bras semi étendus l’un vers l’autre. Touei shou, « poussée des mains », cette forme de pratique chinoise, une variante de tai-chi, est une gymnastique lente et pratiquée à deux, ayant l’apparence d’une lutte ralentie, inachevée et subtile, à moins qu’il ne s’agisse d’une alliance intime entre deux rythmes. La limite est ténue.

Le contraste entre les deux corps sur le toit de l’immeuble ne brise pas l’harmonie de la chorégraphie suspendue sous le ciel que les mouvements lents dessinent. Elle est grande et fine, presque maigre et pourtant, sans fragilité. Son corps assemble les segments longs de ses membres avec une vigueur que reflètent les traits de son visage à l’étrange beauté, contrastant le taillé vif des pommettes et la finesse. De même ce regard vert pâle, décidé et cachant pourtant, au fond de l’iris, une réfraction de la lumière qui introduit le tremblement d’un doute ignoré, invisible au plus grand nombre mais présent.

En contrebas, le Jardin du Peuple est balayé par un vent d’octobre, lourd et lent mais doux, qui ride la surface d’un étang, là où elle n’est pas couverte par les feuilles de lotus, d’un scintillement où se lit la même hésitation, celle d’une incertitude cachée sur le cours des choses, que le présent ignore. Le passé frémi, le tourbillon reprend, Shanghai avance.

La ronde des mains accolées, flottant entre les deux corps au rythme des flux et reflux que guide l’homme, bat une mesure régulière, alternance naturelle comme le souffle ou les saisons. Lorsqu’il pratique le touei shou, Wan Yi De parle peu, de courtes phrases ou un seul mot, parfois, offrent une indication. Plus souvent, une pose au cœur du mouvement commun, suspendu à mi-vol, sert à attirer l’attention d’Alice et d’un geste calme, quelques doigts replacent d’une légère poussée son avant-bras ou son épaule dans la bonne position, corrigeant sa posture. Lorsque ce matin il l’arrête ainsi et que, pendant qu’une de ses mains reste au contact des siennes, l’autre vient frôler le dessous de son coude pour l’inviter à ouvrir l’angle formé par son bras avec son corps, un tressaillement la traverse.

- Tes méridiens doivent pouvoir respirer.
Elle modifie sa posture, rayonne en un sourire, respire de toute l’ampleur de son cœur. Alice aime cette main épaisse, à la puissance dépourvue de grossièreté, qui est venue l’effleurer avec la délicatesse d’une soie et la puissance d’une montagne. Lorsque parfois, elle le remercie de ses cours, il se récuse. Il n’enseigne pas, c’est son maître qui l’a présenté à elle et lui a demandé de l’accompagner dans son chemin, lorsqu’elle est entrée presque par hasard et sur la recommandation d’une amie dans l’école où se transmets une des formes du tai-chi fondé par le clan Chen.

- Je ne suis pas un professeur, je voudrais être un ami de bien. On rencontre parfois de telles personnes, dans le cours de sa vie, qui peuvent vous aider à un moment donné, vous permettre de découvrir quelque chose qui vous appartient.
C’est ce qu’il répond dans ces cas là, sérieux, bienveillant, désintéressé. Il donne aujourd’hui, sans attendre un retour, il a reçu d’autres fois, d’un autre, cela ne compte pas.

Alice connaît la Chine, elle a étudié sa langue et y vit depuis deux années révolues. Dans ce pays où les alliances, connaissances ou guangxi, sont au cœur de tout, l’avantage réciproque est le mode naturel de la socialisation. Qui donne reçoit, ou recevra plus tard, il n’est même pas besoin de demander, c’est une règle implicite que tous connaissent et appliquent. Le don gratuit, défini par Wang Yi De est tellement éloigné de tout ce qu’elle a du apprendre pour vivre ce pays, qu’elle a d’abord eu du mal à y croire, puis elle a plongé vers cette main tendue comme un poisson échoué vers la vague qui le sauve.

Un ami de bien. Il a un visage dont elle ne saurait dire s’il est laid ou beau, un peu rond mais avec des traits fermes, plus par caractère que par morphologie. Pour le décrire à autrui, elle dirait que son corps est compact, sans aucune graisse mais trapu, doté d’une poitrine épaisse et de membres un peu courts, quoiqu’il s’agisse plus du contraste avec la puissance du buste que d’une quelconque disproportion. Pourtant, cette force est lisse, chaque mouvement est souple, quand reprend le balancier de leurs mains il l’attire et la repousse sans aucune force, comme coule l’eau.

En contrebas dans le parc, d’autres chinois se promènent, pratiquent le tai-chi eux aussi, s’égrènent en silhouettes réduites entre les vestiges des années vingt et les tours d’acier étincelant, pointées vers le futur immédiat.
La forme du touei shou ressemble à un combat ou à une danse, superficiellement. Il est en réalité écoute partagée du rythme de son corps et de celui du partenaire, pour accompagner et entraîner l’autre, jouer avec les subtiles variations de sa course, non pas chercher à le déséquilibrer par une application de force opportune mais conduire son équilibre vers l’une de ses destinations possibles.

Alice aujourd’hui excelle plus qu’un autre jour à couler comme un ruisseau sur la pente des ses déclivités naturelles, à se laisser emmener dans les creux de Yi De, rebondissant au rythme de sa joie secrète, offrant cette fête interne aux mains rassurantes qui l’écoutent et la guident. L’ivresse la gagne, elle se coule comme un champagne dans les cols et les gorges de leur pratique, lui la reçoit comme le lit de la montagne, où son eau caracole puis se calme au hasard d’une vasque formée par le rocher. Il lui suffit de mettre ses deux mains en coupe et il est le bol où elle se love en rond, comme une chatte au soleil.

C’est ainsi que, la nuit passée, il l’a porté jusqu’à ses lèvres.

 

 

L'AUTEUR

Tang Yi-Long
Tang Yi-Long, est le nom chinois de Tang Loaëc et le nom de plume qu'il a choisi pour ses nouvelles prenant pour cadre la Chine.

Autres références bibliographiques
en Français :

La vengeance de l'aulne - Ed. Findakly


© photo : corbis.com

A LIRE AUSSI :

Le peintre et son modèle
Jam session

Mingong


SOMMAIRE : toutes les inédits
déjà publiés

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

:: shanghai-litterature.com :: 2008