INEDITS 著作

LA PETITE TRIEUSE AUX ORDURES
de Fabienne Trunyo

ans l’ancienne concession française, sur la rue Wu Xing proche du quartier de Xu Jia Hui, se dressent quatre tours de 30 étages chacune, aux murs de faïence rosâtre, témoins des premiers sursauts de réveil de la grande Chine post Révolution Culturelle. Au milieu d’entre elles, tout en bas, une petite fée aux allures de sorcière, ordonnatrice du monceau d’ordures quotidiennes de cet ancien danwei (1) du Tribunal de Shanghai.

A toute heure du jour et jusqu’à très tard dans la nuit, elle est là, boule humaine, hérissée de rhumatismes. Quand elle ne s’active pas à trier bouteilles, boites, papier et verres divers, elle dort sur son tabouret de poupée. Calée contre le rideau de fer du hangar aux poubelles, elle rêve … Demain, un jour nouveau, semblable au précédent, lui apportera son lot d’ordures à recycler. Cheftaine d’une armée d’immondices, elle organise, trie, rassemble les matières infréquentables qui lui rapporteront de quoi aider la famille qui l’héberge.

Elle a quatre-vingt ans. Née dans la Perle de l’Orient au temps de sa splendeur, elle connut les tourments d’une Chine en fermentation et vit ses derniers jours dans la capitale économique d’un grand pays apaisé.
Elle habite au 19ème étage de l’une des quatre tours, où sa petite-nièce, mère d’une fillette, vit en compagnie de son mari. Mais le studio est étroit pour quatre personnes et afin de ne pas nuire à l’intimité du jeune couple, la grand-tante vit la plus grande partie de ses journées et de ces nuits à l’extérieur.

Elle y a ses habitudes et ses compagnons de travail, les collecteurs d’ordures qui viennent lui acheter les gaufrettes de carton, les galettes de papier qu’elle a lentement et soigneusement ficelés.
Certains habitants du lieu, désireux d’alléger le labeur de leur fée Carabosse jettent dans les poubelles adéquates, bouteilles de verre ou de plastique, mais ce comportement amical, citoyen dirait-on ici, n’est hélas pas généralisé. Et la petite trieuse aux ordures, armée de sa seule et inébranlable ténacité, se charge des sacs poubelles rebondis balancés négligemment dans les grands containers.

Sa petite taille et l’irréversible courbure de sa colonne vertébrale requièrent l’utilisation de son tabouret de poupée. D’un pas incertain, une main sur le bord de la poubelle, elle grimpe, s’étire et, s’aidant souvent d’un bâton terminé d’un crochet, parvient à repêcher la bourse aux trésors convoitée.
L’hiver, elle arbore sur ses courts cheveux blancs un bonnet de laine. Les paumes de ses mains disparaissent sous des mitaines salies, ne laissant à la prise du froid que le bout de ses doigts, dont les ongles noircis révèlent la tâche exécutée à longueur de journée.

L’été, le bonnet de laine cède la place à un bonnet de cotonnade blanche immaculée, quotidiennement lavée. Ses mains vieillies boivent le soleil et la peau halée éteint un peu la noirceur des ongles.
Lorsque les pluies de mai et de juin débordent des trottoirs, elle chausse ses bottes de pêcheur, déplie la toile à carreaux de son parapluie et continue d’officier, imperturbable, ne s’arrêtant que pour se sustenter d’un maigre repas ou pour une sieste bien méritée.

Dans les minutes de repos qu’elle s’accorde, elle s’assied sur son petit banc, ou sur le bord de béton qui retient la pelouse poussiéreuse. Elle observe, sans cesse. Ses yeux fatigués par la cataracte scrutent le proche horizon, celui des allées reliant les porches des tours au portail d’entrée du danwei en passant par le coin à poubelles. Elle repère le sac plastique malmené qui signera la fin de la trêve.

Dans un panier d’osier, décoré d’une guirlande verte, sa petite nièce a déposé les baozi (2) de son repas. Des petits pains à la vapeur, sans croûte, dont la mie onctueuse est entamée sans douleur par des dents mal assurées.
Lentement, elle mange. Son bocal à thé (3), source de force et de réconfort, est continuellement réchauffé par l’addition d’eau bouillante, que l’une des concierges des quatre tours vient complaisamment lui offrir, première et primordiale civilité chinoise.

Petite fée, rieuse et spontanée, dont le sourire, dentelle de misère, arrondit les pommettes tavelées et amincit la fente des yeux, avec quel entrain tu te précipitas sur le gros et lourd carton que je traînais lors de mon départ. Mais point d’ordures dans ce bagage, seuls les objets aimés que je tenais plus que tout à emporter. Ils sont depuis intimement liés à ton visage radieux et le recyclage des ordures recèle pour moi une émotion inattendue, le souvenir de ta personne, toute d’humilité épandue et d’amour propre retenu.

 

Notes :
(1) Danwei : Unité de travail. Dans la Chine maoïste, toutes les personnes travaillant dans une unité de travail vivaient en général au même endroit et ce lieu de vie était lié à l’unité.
(2) Baozi : petit pain cuit à la vapeur, fourré de viande ou de légumes.
(3) Bocal à thé : ustensile pratique à la fermeture hermétique qui permet, lorsque l’on travaille à l’extérieur, de toujours avoir avec soi du thé chaud. Il suffit de rajouter de l’eau bouillante et de renouveler le thé de temps à autre.

 

L'AUTEUR

Fabienne Trunyo
Passionnée par le livre et par la Chine , Fabienne a travaillé au sein des Editions Zulma, avant de reprendre son indépendance et de partager à présent son temps entre la France et la Chine où elle accomplit chaque année voyages et missions.



© photo : imaginechina.com

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