CRITIQUE 評論
TROUEE DANS LES NUAGES
de Chi Li (traduction Isabelle Rabut et Shao Baoqing)
Actes Sud - Babel © 2004
L’enfer, c’est le couple...
«
ien n’échappe, dit-on, au regard des masses » ironise l’auteure dès les premières pages de ce court roman, reprenant une ancienne maxime maoïste – qui sous-entendait que la multitude « clairvoyante » a toujours raison… Ironie et attaque en règle, car le récit qui suit fonctionne comme un flagrant contre-exemple de la susdite maxime en décrivant avec exactitude la déliquescence intime d’un couple – qui ne cesse cependant d’être publiquement un modèle pour leurs collègues de l’institut scientifique pour lequel ils travaillent depuis des années.
En dépit de l’image idyllique qu’ils offrent au monde extérieur («des feuilles vertes sous le soleil» ou encore «aussi visibles que deux étoiles par une claire nuit d’été») le temps est venu pour Jin Xiang et son épouse Zeng Shanmei de se déchirer ; le couple soi-disant exemplaire va connaître bien des déboires mais toujours dans le huis-clos de leur petit appartement de fonction – sans jamais laisser rien transparaître au dehors.
Ils vivent en harmonie depuis une quinzaine d’années (seule ombre au tableau, ils ne parviennent pas à avoir un enfant) quand Zeng Shanmei, lors d’une réunion d’anciens camarades de son mari, apprend par hasard que ce dernier a laissé dans l’ombre un pan de son enfance, un épisode de trois années qu’il a dissimulé, malgré leur complicité et leur entente mutuelle. Elle change brusquement de comportement et passe quelques soirées éprouvantes à interroger son mari, exigeant de lui une franchise sans limites, tandis que Jian Xiang met en place quelques stratégies d’évitement, par crainte de la confrontation et de ses conséquences…
Il se résoud à lui faire quelques confidences sur son passé de petit paysan, et Zeng Shanmei fait à son tour le récit de son enfance, marquée par la mort de ses parents quand elle avait sept ans, et des humiliations qui ont suivi. Malgré tout, elle ne parvient pas à lui extorquer le mea culpa et les remords qu’elle attend tout naturellement et germe en elle l’idée qu’elle a épousé un monstre et vécu à ses côtés : « elle était convaincue qu’il n’était pas un être humain (…) certaines personnes cachaient un cœur de bête derrière leur apparence humaine » - un terrible devoir s’impose alors à elle…
Cette farce cruelle conte minutieusement chaque moment de cet incroyable face à face qui se déroule chaque soir à l’abri des regards, un profond conflit qui met à jour (du moins pour le lecteur...) la véritable personnalité de Jian Xiang. Le suspense est entretenu avec talent et le lecteur ne peut s’extirper de l’atmosphère oppressante qui descend sur les sages existences de ce couple "modèle" ; une atmosphère saturée de tortures morales, physiques, d'une cruauté libératrice, qui établit un contraste avec l’avertissement de la romancière : « Au début tout était calme, paisible, serein, comme au premier jour ».
Blandine Longre
(article paru dans SITARTMAG, avril 2004)