CRITIQUE 評論

UN AMOUR DEVASTATEUR
de Eileen Chang (traduction Emmanuelle Péchenart)
Editions de l'Aube © 2005

e roman commence et s’achève sur la stridence aiguë ou grave de la vièle chinoise, qui ne permet pas que le récit dilue dans une fausse modernité ce qui fait justement toute la pertinence d’Eileen Chang, sa position à l’équilibre entre deux réalités.

Lio-Su, le personnage central de ce roman, bref, concentre cette ambiguïté, en étant à la fois en rupture avec le monde traditionnel – elle est divorcée – et en incarnant la chinoise éternelle pour son amant. Ce dernier, admirateur et caustique pendant la longue période des préliminaires où ils ne parviennent pas à respirer à l’unisson, ne lui déclare-t-il pas que ce qui fait son plus grand charme et son talent, c’est de savoir baisser la tête ? Dans ce geste elle déploie une grâce particulière qui la ramène dans le registre de la beauté chinoise classique, ancestrale, se faisant l’écho d’une tradition de modestie féminine liée dans la poésie ancienne au sublime d’une femme. Qu’intérieurement elle n’en ressente peut-être rien n’y change rien.

Peut-être, l’écho exceptionnel que depuis vingt ans les romans d’Eileen Chang trouvent en Chine n’est pas sans rapport avec l’existence d’inflexions similaires, au cours des années 40 et des années 90, 2000, avec une même rupture entre les convenances d’une époque et les révolutions des mœurs qui sont venues dans les deux cas bouleverser les attentes féminines.

Lio-Su brise avec les convenances, peintes sous un jour hypocrite et hargneux, de sa grande famille. En bute à leur mépris, elle n’en refuse pas moins de participer aux funérailles de son ex-mari, elle fracasse la rencontre arrangée entre sa septième sœur et un possible prétendant en dansant avec lui, la soirée durant. C’est pour le retrouver d’ailleurs, qu’elle suit une amie de famille qui leur sert d’entremetteuse (sans aucun sens péjoratif), jusqu’à Hong-Kong.

Malgré ces comportements qui font scandale, ce sont pourtant bien les mêmes attentes traditionnelles qu’elle porte en elle, celle d’une conjugalité qui l’arrache à son destin brisé pour se remettre en selle face à la vie.
De cet homme auquel elle prétend, et qui sous ses aspects indépendants semble sincèrement touché par son charme, il reste difficile de savoir, au bout du compte, ce qui l’attire en dehors des caractéristiques d’un bon parti.

Si la traduction française titre « un amour dévastateur », ce n’est pas des effets de la passion sur l’héroïne qu’il s’agit mais de la destruction que peuvent apporter « les beautés au charme dévastateur ». Au point qu’au moment de conclure son récit, le narrateur-auteur s’interroge : « …où sont les cause, où sont les conséquences (…). Peut-être est-ce pour lui permettre de se réaliser qu’une grande cité a été renversée. Des milliers de gens sont morts… ».

En effet, la trajectoire de ces deux amants ne converge qu’avec difficulté et il faudra l’entrée dans la guerre et les bombardements japonais sur Hong-Kong pour que, dans la ville affamée et dévastée, ils soient sans réserve l’un à l’autre et qu’il la déclare finalement sienne. Malgré la persistance d’une hésitation, peut-être n’aura-t-il jamais pu se convaincre pleinement de l’amour qu’elle lui portait, ou de la capacité humaine à disposer pour toujours de son propre destin, les voici au terme du livre mari et femme.

Peut-être, l’attente de l’homme, qui semble chercher une sincérité impossible plus qu’une norme sociale, n’est-elle pas tout à fait chinoise, et cela s’explique par sa propre histoire puisqu’il est lui-même né de parents chinois en Angleterre, appartenant pour moitié à une culture européenne. Le grand écart, entre les convenances – celles de la Chine ancienne ou celles de la Chine communiste – et les bouleversements des mœurs qui les suivent, n’est pas moins frappant aujourd’hui que dans les années 40.

Espérons que l’humour mi-grinçant mi-tragique d’un nouveau génie littéraire nous épargnera et qu’une autre beauté au charme dévastateur n’ait pas besoin, aujourd’hui comme hier, de déclencher une nouvelle guerre pour que s’accomplisse son destin.

 

Tang Loaec

 

L'AUTEUR

Eileen Chang
Zhāng Àilíng
張愛玲
Issue de la bourgeoisie de Shanghai et s'inspirant largement des personnalités qu'elle y côtoyait, Eileen Chang (1920-1995) a été reconnue dès 1943 comme un auteur majeur de la littérature chinoise contemporaine par la critique de son pays.

Autres références bibliographiques
en Français :

Le chant du riz qui lève – Calmann-
Lévy

La Cangue d’Or – Bleu de Chine
Rose rouge et rose blanche – Bleu
de Chine

Lust, Caution - Robert Laffont

A LIRE AUSSI :

Rose rouge et rose blanche
Lust Caution


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